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24 mai 2010 1 24 /05 /mai /2010 23:16

Le crépuscule d’un monde

 

 

Dans une contrée pas si lointaine que ça ,

vivait depuis longtemps déjà ,

une belle et grande famille de  bourgeois,

que dis - je , une dynastie quasi de rois…

 

Pour tout dire , en fait , une fratrie presque exclusivement féminine que la grande guerre et les questions d’argent allaient peu à peu réduire comme neige au soleil après des générations de prospérité tranquille.

Tout avait commencé  en ce mois de février 1917.

Alors que Thérèse, la bonne, tentait vainement d’endormir au son d’une berceuse les plus petites des filles, Antoine le patriarche était rentré , dans ce grand appartement du centre ville qui abritait  pas moins de quatre générations,  en claquant la porte violemment.

Et ça n’était pas son genre, pas son genre du tout même.

Il avait l’air plus que contrarié , ébranlé , lui l’acrotère sans faille de cette famille. 

C’est que la révolution russe venait de renverser le régime tsariste.

Et Etienne , le seul fils encore vivant , l’unique mâle rescapé de la fratrie  , l’héritier de l’empire bâti patiemment mais avec acharnement,  était à Saint Pétersbourg au même moment.

Cela faisait sept ans maintenant qu’il avait quitté la France pour les industries Donetz,  fleuron de l’industrie houillère .

Son travail et son excellente éducation  , lui ayant permis une intégration rapide, avaient largement contribué à faire en sorte qu’ Antoine devienne le partenaire privilégié de la communauté Russe de Nice .

Au fil des mois il avait su être à l’écoute de cette nouvelle population aussi aisée qu’ exigeante, venue prendre ses congés d’hiver sur la promenade des Anglais et elle avait fini par devenir sa principale clientèle.

Etienne était parti pour la Russie quelques mois avant le début de la grande guerre.

Ingénieur parlant un russe parfait mais également poète tourmenté,  il avait su , en peu de temps , s’adapter à l’âme slave ,  fréquentant dès son arrivée aussi bien la bonne société russe,  véritable vivier de talents artistiques contrariés que les milieux moins collet monté mais tout aussi influents .

La séparation d’avec la famille avait été un déchirement pour lui mais aussi une résurrection.

Qu’elle lui manquait la lumière nissarte* venant lécher les pointus** des pêcheurs calés sur les galets des Ponchettes.

Et  Charlotte Milan de Boron à qui il avait si souvent servi de cavalier pour aller danser. Pourquoi avait –il donc fallu que sa famille parle de mésalliance ?

Seule la distance avait pu quelque peu atténuer la peine et laver l’affront.

Mais l’exil n’était pas toujours facile à vivre et sans doute pour avoir la sensation , même un instant , d’être toujours français , il  avait accepté de travailler pour les services secrets.

C’est ce qui expliquait  pourquoi en ce début d’année 17  il n’était pas en train de combattre au front de la mère patrie , du côté du chemin des Dames,  mais à sa manière au bord de la Neva.

Attitude romanesque ou plus simplement née d’un patriotisme chevillé au corps , jamais sa famille , pour ceux qui finirent par l’apprendre,  ne sut vraiment ce qui avait poussé Etienne à s’engager et ce qu’il dû faire exactement pour remplir sa mission ; mais son père en ce jour de révolte craignait simplement pour sa survie , lui qui avait si souvent béni le ciel de voir son fils cadet échapper à l’enfer qui lui avait déjà ôté son aîné les premiers jours de 14  .

 

 

 

Antoine avait bien raison de s’inquiéter , Etienne fut arrêté , emprisonné, puis torturé .

Il périt au fond d’une sombre cave loin des siens mais sans avoir parlé , aux premiers jours de l’été.

Ce fut le début de la fin pour Antoine.

Son empire , sans capitaine efficace à sa tête , puisque lui-même avait perdu la sienne, ne survécut pas à la désertion des Russes blancs .

Les affaires périclitèrent à une vitesse vertigineuse et les maris des filles déjà mariées inquiets de voir leur dot s’évaporer exigèrent leur part.

La faillite des emprunts russes allait lui donner le coup de grâce.

Antoine mit alors un genoux à terre et tandis que résonnaient les premiers flonflons de la victoire il tira sa  révérence , définitivement.

 

                                Nice

Nice-photo-7

 

LMN  Avril 2010

 

*en dialecte niçois « nissarte » signifie « niçoise »

** les « pointus » sont les barques des pêcheurs      

 

 

  

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